Entre mars et juin 2026, 320 élèves de 12 ans scolarisés dans les collèges des Escholiers et Garrigues, situés dans les quartiers prioritaires du nord de Montpellier, ont participé à des ateliers sur les compétences sociales et émotionnelles. Invités à choisir les valeurs qu’ils souhaitaient faire vivre dans leurs établissements, ils ont placé le respect, la solidarité et la paix en tête de liste. Leurs choix, mais aussi la profondeur de leurs réflexions, nous ont donné une véritable leçon d’humilité.
Trop souvent associés, dans les représentations et dans les médias, à des faits de violence ou à des comportements agressifs, ces jeunes des quartiers prioritaires nous ont amenés, tout au long de ces ateliers, à revoir notre copie, à prendre conscience de nos propres préjugés et à porter un regard plus juste sur eux.
Les objectifs de ces ateliers de deux fois deux heures en classe entière étaient ambitieux : améliorer le climat de classe, renforcer l’estime de soi des élèves et favoriser des relations sociales positives. Nous étions venus pour transmettre et, au fil des échanges, les élèves ont dépassé les maîtres… Nous nous sommes retrouvés à apprendre autant d’eux.
Bluffés… C’est le premier mot qui nous vient lorsque nous repensons à ces échanges. Émus, également, par leur volonté de faire évoluer les choses et de construire un environnement sûr et bienveillant autour d’eux. Touchés, par leur capacité à reconnaître leurs erreurs de jugement, leurs préjugés et leurs insécurités, ainsi que la tentation de jouer les durs pour les dissimuler.
En nous appuyant sur les connaissances issues des neurosciences, nous avons engagé les échanges à partir d’une présentation simplifiée du rôle de plusieurs régions du cerveau dans les réactions de stress. L’amygdale gère les réactions émotionnelles et travaille en étroite collaboration avec l’hippocampe, qui participe à la mémorisation des situations jugées menaçantes. Préservation de l’espèce oblige, ce sont deux parties du cerveau qui se développent en premier. Face à un danger, le cerveau mobilise rapidement l’organisme : l’adrénaline augmente, le rythme cardiaque s’accélère et le flux sanguin vers les muscles s’intensifie afin de préparer le corps à réagir.

Mais on imagine bien que vivre en état d’alerte continu n’est pas bon pour la santé mentale et physique. Ce constat fait écho à l’expérience que certains élèves nous ont partagée : des scènes de violence auxquelles des enfants de 12 ans ne devraient pas être exposés et dont le souvenir peut réveiller un état de panique. Le passé ne peut pas être effacé, mais il est possible d’en comprendre les effets sur le présent et de construire des réponses pour retrouver une capacité d’action, mieux réagir et ne plus rester seul face à ces situations.
Si le travail d’équipe entre l’amygdale et l’hippocampe peut être salvateur et nous protéger en cas de danger, il peut nous enfermer dans une mauvaise boucle de stress continu. Alors, comment en sortir ? C’est le cortex préfrontal qui vient à la rescousse. Ce dernier permet le raisonnement, la prise de décision et la régulation des émotions. Cette région du cerveau se développe particulièrement entre l’adolescence et le début de l’âge adulte. Comment le stimuler ? La première clé, ce sont les relations sociales positives. Alors que les relations sociales négatives sont susceptibles de nous faire plonger collectivement dans un cercle vicieux de mal-être, on peut enrayer cette logique et créer ce qu’un élève qualifiera de « cercle du bonheur ». Une parole ou un geste bienveillant peut entraîner une réaction en chaîne positive et un esprit de bienveillance contagieux.

Dans la continuité, nous pensions leur parler de l’importance de l’empathie, mais plusieurs nous ont devancés. À peine avions-nous commencé à parler du cerveau que certains nous interrogeaient sur la maladie d’Alzheimer, soucieux de la santé de leurs aînés. Ils ont ensuite raconté les gestes de solidarité qui font partie de leur quotidien : tenir la porte à une personne âgée, l’aider à porter ses courses sur plusieurs étages, donner à manger à un SDF ou prendre un élève plus jeune sous leur aile pour le protéger d’une situation de harcèlement.
Lorsque nous les avons invités à voter anonymement pour les valeurs de leur collège, nous ignorions ce qui ressortirait de ce scrutin et n’étions même pas certains qu’ils joueraient le jeu. Et pourtant, dès qu’un espace leur a été ouvert pour agir et contribuer à un cadre plus sûr et bienveillant, ils s’en sont pleinement saisis. Respect, solidarité et paix… Nous craignions que cette dynamique ne s’essouffle avec le temps. Pourtant, Kelly Ramondou, Médiatrice en santé mentale au collège des Escholiers dans le cadre d’un projet expérimental porté par la Cité éducative Mosson, nous a récemment confié que les élèves parlaient encore des ateliers dans la cour et en avaient très bien retenu le contenu.
Lorsque nous leur avons demandé ce qu’ils retenaient de l’expérience, certains ont répondu : « J’ai du potentiel » ou « Nous sommes tous intelligents ». Ces paroles résument, à elles seules, la portée des ateliers. Nos objectifs étaient ambitieux et nous n’avions pas de baguette magique, mais la détermination des jeunes à contribuer à un cadre de vie bienveillant a pris le relais de cet espace d’échanges pour lui donner une ampleur bien au-delà.
Oui, vous avez du potentiel et vous êtes tous intelligents. Votre proposition de devenir des ambassadeurs des compétences sociales et émotionnelles auprès d’autres jeunes montre déjà votre capacité à agir. Vous pouvez contribuer à faire vivre des espaces sûrs et bienveillants, même lorsque l’environnement est insécurisant, que vous êtes témoins de violences, que l’avenir paraît incertain ou que vous subissez des représentations injustes. Cette responsabilité ne repose pas sur vous seuls : elle engage aussi les adultes qui vous entourent et, malheureusement, en dépit de votre investissement et celui des professionnels qui vous entourent et qui croient en vous, comme Lydie Fournier, Cheffe de projet de la Cité Educative Mosson, l’avenir de ces ateliers est indécis faute de soutien pérenne.
Je dirige CESAM MIGRATIONS SANTE, une structure à but non lucratif implantée depuis 40 ans à La Paillade, en quartier prioritaire. Dans cette période particulièrement difficile, je consacre une grande part de mon énergie et de mon temps à maintenir l’association à flot et à rechercher les financements nécessaires à la poursuite de nos missions. Chaque année, plus de 800 personnes en grande précarité s’adressent à nous avec la volonté de dépasser leurs souffrances. Malgré les soutiens, les témoignages de résilience et l’engagement d’une équipe formidable, l’incertitude demeure quant à notre capacité à poursuivre durablement cette mission. Dans ce contexte parfois éprouvant, dépouiller les votes des jeunes au milieu des nombreux dossiers de financement a été un vrai bonheur. Ils m’ont redonné quelque chose de précieux : l’espoir.
Continuez à faire vivre ces valeurs et à croire en votre potentiel. Pour votre engagement à contribuer à un environnement plus sûr, plus solidaire et plus empathique, vous avez tout mon respect !

